Philosophie

Une conséquence du dialogue philosophique

Avant tous le monde m’aimait ! Evidemment puisque je ne disais pas grand chose, j’étais toujours d’accord avec tous le monde. Mais aujourd’hui, il arrive que des personnes interrompent leur conversation avec moi et qui vont jusqu’à couper le lien qui nous unissait par le simple fait que j’ai eu l’audace de poser une question qui a été perçue comme dérangeante par ces gens-là.

Cette rupture n’est pas une conséquence d’une méchanceté ou d’un jugement jugé maladroit ou déplacé venant de ma part et qui aurait pu blesser la personne. Elle est la conséquence d’une « blessure » intime chez la personne qui a été touchée par une question « gênante » qui était devenue dès lors trop dérangeante. Le « système » psychique de la personne est alors entièrement ébranlé par ce que son esprit s’est autorisé, le temps d’un dialogue, à ouvrir une porte sur un évènement, sur une ancienne douleur voir sur une valeur qui n’avait jamais été interrogée de cette façon-là. Le face à face avec cette réalité qui n’avait jamais été observée auparavant sous cet angle et qui n’était jamais apparue aussi clairement à l’esprit de la personne provoque un choc. Le choc est tel que la porte, celle de la connaissance de soi, est automatiquement refermée : la peur de se rencontrer soi-même, de faire face à cette réalité de qui nous sommes, et qui est le chemin vers l’honnêteté, ne préfère pas être confrontée, découverte voir dépassée. A ce moment-là, il y a comme un rejet de la connaissance de soi. Il est donc préférable de couper la relation avec celui qui a osé poser une question –  apparue comme surprenante et embarrassante – et qui de par sa nature a touché immanquablement des parties intimes chez la personne.

Le philosophe dérange avec ses questions qui dépassent le sens commun et qui va au-delà des présupposés sur lesquels habituellement nous nous reposons largement. La dialectique du philosophe a cette capacité de bousculer autrui, de l’amener face à lui-même, de poser un regard neutre et éclairé sur soi, et qui va au-delà d’un regard égo-centré accompagné d’une perception de soi faussée par un manque de clarté venant de l’accumulation des évènements et des expériences de la vie et donc de notre propre histoire. Cette rencontre avec soi-même que le dialogue philosophique propose est cependant si bouleversante chez certaine personne que la direction qui tend vers l’ouverture et la connaissance de soi se retourne contre elle-même pour se diriger vers son sens opposé qui est la clôture et la non-connaissance de soi. Toutefois, le choc qui provoque la clôture n’est pas sans effet car le réengagement vers l’ouverture est une conséquence possible de ce bouleversement. Le choc a provoqué une rupture : elle s’est inscrite dans « la matière » mais elle n’a pas encore été visitée dans son entièreté. Elle est cependant persistante, dans l’attente, et prête à se déployer par un acte de courage voir du curiosité qui serait celui de dépasser la clôture qui empêche toute observation de la réalité de soi. Ce jour-là, celui où la clôture se brisera, un pas de plus sera effectué sur le chemin de la connaissance de soi. Par conséquent, la rupture du lien relationnel provoqué par une question philosophique qui bouscule la personne n’est pas un échec en soi puisque, comme nous l’avons dit plus haut, elle laisse une trace dans l’esprit voir une empreinte qui, dans son sommeil, risque de s’exprimer un jour.

Ce qu’il faut retenir c’est que le dialogue philosophique peut être la conséquence d’une rupture dans une relation. Cette rupture est probablement du à la révélation d’une vérité trop difficile à accueillir pour la personne qui la reçoit. Si tel est le cas, les conséquences sur la personne qui a entendu cette vérité sont, quoi qu’elle fasse, porteuses d’une si grande sagesse que la perte du lien qui unissait les deux personnes est dès lors tout à fait anodine. Cette nécessité de vouloir le bien pour autrui semble dépasser l’attachement à la relation (si attachement il y avait). Seul le désir volontaire d’abandonner le travail philosophique par la personne qui le suivait peut être perçu par le philosophe comme un événement négatif voir regrettable.