Philosophie

Lettre à Camille

Chère Camille,

Il s’agit ici de faire une synthèse de nos échanges qui ont animées nos dernières rencontres. Quelquefois, il m’est nécessaire de prendre du recul et de méditer sur des discussions pour voir les choses de manière plus claire parce qu’il ne m’est pas toujours aisé de pouvoir les exprimer de manière spontanée.

Tout d’abord il y a une chose assez frappante que l’on distingue entre d’une part ton discours et ton souhait à tendre vers le bien et d’autre part par ta manière d’être qui s’oppose à ce désir. Je perçois une divergence entre les paroles et les actes que nous pourrions imager par deux individus qui se confronteraient sans qu’aucun des deux puissent l’emporter. Il y a celui qui pense d’une certaine façon et l’autre qui agit en acte d’une tout autre manière. Cette dualité est probablement une grande source d’agitation à l’intérieur de toi-même. La difficulté est bien évidemment d’éclaircir les causes de cette dualité qui te déstabilise et qui ne te permet pas de reprendre possession de toi. Car l’esprit est stable s’il n’est pas sous l’emprise d’une agitation constante. Comme le dit Sénèque à son élève et dans sa première lettre « […] mon cher Lucilius, revendique une priorité d’un retour à soi » 1. En effet, le maître propose à son élève une priorité d’un retour à soi, c’est-à-dire une appropriation de soi par soi pour ne pas passer à côté de soi-même. Ce retour sur soi que propose Sénèque je te le propose également afin de tenter de surmonter cette dualité qui sommeille en toi.

En t’écoutant parler, j’entends un discours généreux, quelquefois confus et paradoxal, entrecouper par des paroles justes et sincères. Toutefois, il y a comme une nécessité à vouloir parler pour parler. Ce besoin de s’exprimer s’apparente à l’importance que tu portes sur cette nécessité à vouloir absolument communiquer et qui revient souvent dans tes arguments qui défendent les causes de tes difficultés relationnelles avec des individus en mal de communication verbale. Tu n’hésites d’ailleurs pas à juger de façon négative les individus qui n’auraient pas cette aisance à « communiquer ». Cependant, il ne suffit pas de parler pour parler mais au contraire il s’agit d’apporter dans un dialogue un discours intelligible qui se contredit le moins possible et qui fait sens dans le contexte de la discussion. Comme je te l’ai déjà fait remarquer, il faut tenter de dépasser le sens commun et l’évidence car ceux-ci sont de puissants obstacles à une réflexion réfléchie et aboutie. J’ai volontairement mis entre guillemets le verbe communiquer car dans le cas où nous parlons simplement pour parler et en l’occurrence pour ne rien dire d’intéressant, nous ne communiquons à vrai dire pas. Un discours comme celui-ci n’est dans aucun cas constructif. Il est quelque fois préférable d’apprendre à se taire, c’est-à-dire de se consacrer un temps à la réflexion, de méditer sur nos pensées ce qui inévitablement produira des paroles beaucoup plus censées. Aussi, certaines choses sont parfaitement dites dans le silence si bien que dans ce moment-là, les paroles n’ont absolument pas leurs rôles. Dans un acte de communication, il y a autant de place au silence qu’à la parole tout en sachant que la parole n’est qu’une infime partie de cet acte. L’abondance de paroles ne produit pas forcément un discours clair. Un individu qui agit de cette façon sera entendu comme quelqu’un de peu clair et de confus alors qu’un individu éclairé produira la plupart du temps un discours bref et saisissant ce qui se résume à dire beaucoup de chose avec un minimum de mots. L’abondance de parole peut d’une part provoquer une difficulté à créer voir à conserver des relations pour celle ou celui qui agit ainsi. D’autre part, elle peut provoquer chez l’individu moins bavard une sorte de soumission par celui qui ne laisse pas à ce dernier le temps de s’exprimer. De même que si celui qui parle demande constamment à celui qui ne parle que très peu de s’exprimer, ce dernier le perçoit comme une obligation puisque souvent des menaces accompagnent la demande si celle-ci n’est pas exécutée.
Bien évidemment, le dialogue au sein d’une relation est indispensable mais il requiert certaines conditions pour qu’il soit constructif. Il doit tout d’abord être fondé sur un sentiment profond de bienveillance vis à vis d’autrui ce qui permettra d’entretenir une relation harmonieuse et de confiance. Dans l’acte de communiquer, personne n’est là pour remporter quelque chose car dans ce cas l’échange n’est qu’une confrontation d’égo à égo. Dans ce cas, la rencontre avec l’autre n’a tout simplement pas lieu puisqu’il n’est pas accueilli entièrement, c’est-à-dire tel qu’il est. Mais l’acte de communiquer harmonieusement c’est aussi ne pas être influencé par nos affectes. En effet, nos passions nous poussent à agir toujours vis à vis de notre intérêt individuel ce qui n’envisage aucune possibilité de prendre l’autre en considération, et donc de l’aimer tel qu’il est, c’est-à-dire comme un être humain identique à soi-même. Au contraire, nous privilégions le jugement en faveur d’autrui pour défendre notre position.
Dès lors, et si nous rassemblons toutes les conditions qui ont été énoncées précédemment, l’acte de communiquer prend toute son importance : il devient le miroir du soi parce qu’il produit des paroles honnêtes avec soi-même. Il est dénué de tout jugement négatif. A ce moment-là, nous pouvons effectivement encourager la communication verbale puisqu’elle devient complémentaire à l’harmonie d’une relation tout en visant le bien véritable.

La raison pour laquelle j’exprime ce qui vient d’être dit vient du fait que j’ai le pressentiment que tu ne t’engages pas de cette façon dans des discussions. Notre rôle n’est pas de juger négativement l’autre, ni de le blâmer, ni de se croire supérieur à lui, ni de vouloir lui donner des lessons. Au contraire, il s’agit de viser constamment le bien véritable pour se diriger vers une bienveillance réciproque. Si ce principe n’est pas respecté, il est tous simplement impensable d’imaginer qu’une relation d’amitié puisse s’établir dans le bien et qu’elle perdure. Et si la discussion ne peut être basée sur ce principe, il est alors préférable de se retirer pour le bien de chacun. Il serait même souhaitable de faire le choix de vivre seul tant que nous n’avons pas pris connaissance de ce qu’est une amitié véritable.

Mais revenons dès-à-présent à cette distinction entre la parole et l’acte. En effet, nous rencontrons souvent chez l’individu un discours qui s’oppose à une manière d’agir. Il y a donc d’un côté une certaine connaissance des choses qui peuvent être exprimées clairement et d’un autre côté une attitude qui n’est pas l’incarnation même de ce discours. Le décalage entre ce que je dis et ce que je fais est alors saisissant. Nous avons le cas des individus censés qui portent en eux une sagesse intellectuelle sans pour autant qu’elle aboutisse vers une sagesse pratique. Les conséquences de cette dualité sont multiples et il n’est pas nécessaire de toutes les développer ici. Le cas qui nous intéresse ici c’est le tient.
Ce que j’ai pu observer chez toi durant nos rencontres s’explique par cette difficulté à vouloir entreprendre quelque chose de nouveau pour ainsi dépasser ce sur quoi tu t’es installée depuis quelques années. Il y a donc chez toi un discours raisonné où certaines choses te semblent évidentes et justes (même s’il faut se méfier de l’évidence) sans pour autant qu’il s’opère un changement dans ton comportement qui contrecarrerait des habitudes qui vont inéluctablement à l’opposé de ton discours. Je constate un sérieux manque de volonté dans le désir à vouloir quitter ta zone de confort pour entreprendre ce cheminement vers la connaissance de soi. Pourtant j’entends un certain intérêt pour la chose puisque c’est un sujet dont tu parles volontiers mais cela reste actuellement bloqué au niveau du discours. Il y a bien en toi une certaine force à tendre vers cette connaissance de soi mais il y a quelque chose d’autre qui d’une certaine façon te l’interdit. En observant cette contradiction, je l’interprète par un manque de volonté qui aboutit à une préférence à ne rien entreprendre tout simplement parce que cela est plus aisé de se reposer sur des acquis. Tu sembles être victime d’une certaine faiblesse voir d’une flemme qui anéantit toute forme concrète de remise en question. Cette inactivité tu l’interprètes par une impossibilité à savoir comment faire. En effet, tu exprimes souvent cette phrase : « Mais comment puis-je faire pour changer ceci ou cela ? » Tu peux effectivement trouver quelques outils qui t’aideront dans ta démarche. Tu m’as cité ces quelques outils qui pourraient t’aider dans ton organisation et dans la mise en place d’une hiérarchie des priorités. Qu’une hiérarchie des priorités soit nécessaire, elle ne doit pas pour autant neutraliser toutes celles qui se trouvent en dessous de la première. Si ta première priorité actuelle est la vente de ton bien immobilier, il semble que ce ne soit pas une raison suffisante pour ne rien entreprendre d’autre. Car la vente d’un bien peut se faire rapidement comme elle peut aussi prendre quelques années. Il serait alors dommage d’avoir perdu tout ce temps à simplement attendre que la chose se fasse sans rien entreprendre d’autre en parallèle.
Bref, de mon expérience, il n’y a à proprement dit pas d’outils miracles. Il s’agit dans un premier temps de porter un intérêt sérieux sur le désir de se connaître soi-même et dans un deuxième temps d’entreprendre ce cheminement par l’application de certaines vertus qui sont la rigueur, la patience, la discipline et la détermination. Ceci se résume par la volonté d’approcher chaque nouvelle expérience de la vie différemment de la manière dont elles étaient approchées jusqu’à présent. Autrement dit, il faut « se bouger les fesses » et être convaincu de vouloir sortir de cette zone de confort où tous semble acquis et immuable. Car il ne suffit pas simplement de parler d’un désir de se connaître soi-même pour ensuite retomber dans une routine d’une vie connue et sécurisante. Au contraire, il est nécessaire de mettre tout en œuvre pour tenter de « se surpasser » une fois pour toute. Toutefois, cela requiert de l’audace qui est une vertu supplémentaire et nécessaire dans le cheminement de la connaissance de soi. Donc, et pour aller à l’essentiel, il n’y a pas forcément d’outils ni de méthode à appliquer : il s’agit tout d’abord de porter un vif intérêt à cheminer vers la connaissance de soi tout en s’appliquant à la pratique de la vertu.

Ce travail ne peut être entreprit que par toi-même. La volonté est l’objet d’une décision qui seule t’appartient. Les livres ne peuvent pas t’aider à ce niveau là. Il y a le désir profond de vouloir une fois pour toute se connaître et ce désir ne vient pas des autres mais que de ta propre volonté à y parvenir. Comme Alexandre Jollien, je ne suis pas partisan d’un volontarisme extrême et à « cette dictature du on » pour reprendre son propos car effectivement le « Tu veux donc tu peux » n’est pas une règle universelle. Mais dans ce cas précis, qui est celui de vouloir se connaître soi-même, il n’y a pas de raison valable (c’est-à-dire physique ou mentale) qui pourrait t’empêcher d’entreprendre cette démarche. Une seule chose pourrait te l’en empêcher : le manque de motivation et le désintérêt pour la chose ce qui rentrerait en total contradiction avec ton discours qui tend vers ce désir de se connaître soi-même.
Nous pouvons prendre un exemple qui te concerne pour exprimer ce manque de motivation à agir concrètement. Tu m’as parlé de tes problèmes de santé et notamment de ton problème de gastrite chronique. Il semble que tu n’accordes que peu d’importance à ce problème alors que la santé est une priorité et donc une chose à prendre au sérieux et à mettre à la première place dans l’ordre de tes priorités. N’est-ce pas le cas ? Une gastrite chronique n’est pas une normalité, elle est un problème qui au fil du temps peut s’aggraver. Dès lors, ne serait-il pas souhaitable d’entreprendre concrètement quelque chose pour tenter de résoudre ce problème ? Je suis choqué de te voir, dès les premières heures du matin, t’enfiler 4 ou 5 cafés d’affilée entrecouper par quelques cigarettes. Ce rituel malsain est un processus d’auto-destruction aussi efficace qu’une maladie auto-immune. Les cafés et les cigarettes ne sont pas forcément les causes principales de ce problème de santé mais il s’agit probablement d’une des causes.
Ce comportement apathique nous montre à quel point il y a un manque de motivation à vouloir transformer les choses de façon concrète pour tendre vers le bien (même si la raison est de première importance). Nous retrouvons également ce manque de volonté dans l’accomplissement d’un retour sur soi qui fait de toi une personne plutôt passive qu’active dans ce domaine.
Pour cela, je te suggère de remettre en question tes priorités afin qu’elles soient en accord avec ce qui est aujourd’hui et pour toi le plus important dans ta vie. Dans ce cas, le plus important serait toujours de vouloir viser le bien. Pour cela, il est nécessaire d’aller au plus profond de soi, c’est-à-dire de se rencontrer avec honnêté. A cet endroit, « tu es » et aucuns obstacles ne peuvent aller à l’encontre de tes décisions. Aucuns facteurs émotionnels viendront contrecarrer ces décisions parce qu’au centre de soi-même il n’y a pas de place pour le doute. Car il s’agit d’être en parfait accord avec soi-même pour que la vie puisse à son tour être en accord parfaite avec nous-mêmes.
Pour effectuer ce travail d’introspection, il est nécessaire d’y consacrer un certain temps, c’est-à-dire de se réserver du temps dans un endroit calme, pour t’aider à poser ces quelques réflexions dont je viens d’exposer. Si dans ce travail tu rencontres quelques difficultés parce que certaines choses te semblent peu clair, tu as toujours la possibilité de me contacter ou de rencontrer quelqu’un d’autre.

L’inconstance tout comme l’agitation ne reflète en général pas la joie. En effet, je ne vois pas en toi cette joie de vivre. Cet élan vital est absent de ton regard. Le poids de ton histoire semble interdire toute nouvelle forme de joie. Toutefois, la joie est pourtant bien présente en toi comme chez chaque être humain. Cependant pour la rencontrer à nouveau, il est nécessaire de tourner son regard vers soi-même ce qui exige d’abandonner les choses sur quoi nous nous reposons depuis bien longtemps. De ce nouveau regard surgira alors la joie qui naîtra de cet intérêt, de cette curiosité et de cet émerveillement que tu porteras sur chaque nouvelle expérience de la vie. Autrement dit, cette rencontre avec soi-même et donc ce nouveau regard poser sur soi serait similaire à un changement de lunette qui jusque-là rendait le regard floue et faussé par des verres non adaptés. Pour cela il est impératif que tu privilégies ce retour vers soi. Ce serait la seule façon de retrouver dans tes yeux cette lumière joyeuse et innocente que nous pouvons observer chez la plupart des enfants. Cela me réjouirais de te voir ainsi, c’est-à-dire pleine de vie et amoureuse de la vie, joyeuse et passionnée par les expériences de la vie puis par ce désir inébranlable de connaissance.

Pour en revenir à la première lettre à Lucilius, Sénèque écrit ceci à propos du temps : « […] la perte la plus honteuse est celle causée par la négligence : réfléchis bien et tu verras que la majeur partie de l’existence se passe à mal faire, une grande part à ne rien faire et la totalité à faire tout autre chose que ce qu’il faudrait » 2. Sénèque ajoute « Quel est l’homme qui connaît le prix du temps, qui sait estimer la valeur d’une journée et comprend qu’il meurt un peu chaque jour ? En effet, notre erreur est de voir la mort que devant nous, alors qu’elle est grande partie derrière : son domaine est la passé » 3. Autrement dit, il est impératif de consacrer son temps aux choses utiles et sérieuses qui pour les stoïciens sont la pratique de la vertu dans le but d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la paix de l’âme. Mise à part nos obligations, tout le reste semble insignifiant et futile. Ces paroles sages nous amènent à réfléchir sur le temps qu’il nous reste à vivre et sur ce qu’il serait nécessaire d’entreprendre pour ne pas le gâcher en privilégiant d’autres types d’activités. Car la vie est relativement courte et il semble tout à fait raisonnable de vouloir consacrer ce temps qui nous est encore chaleureusement offert à la poursuite du bien véritable. L’autre possibilité serait de perdre son temps à vouloir répéter les expériences de la vie comme cela a été fait jusqu’à présent sans réellement en comprendre leurs portées. Ce qui se résume à ne pas vouloir se connaître soi-même.

Camille, j’ai confiance en toi et tu ne manques pas de force et d’énergie pour tenter quelque chose de nouveau. Il y a bien entendu un effort particulier à faire pour reprendre possession de soi. Une fois que nous nous engageons dans cette démarche, il est alors difficile de l’abandonner car qu’y a-t-il de plus passionnant et de plus remarquable que de vouloir se connaître soi-même ? Toutefois, tu n’es pas obligée d’entreprendre quoi que se soit et tu es libre de choisir ce qui te semble le plus juste pour toi. Il n’y a peut être rien à entreprendre, je ne peux rien te promettre. Mais sache que je me réjouirai de te voir sur le chemin concret de la connaissance de soi.

1 Sénèque, Lettres à Lucilius. Paris : Edition Mille et une nuits, 2002. Lettre 1, p. 7-8.
2 Ibid., p. 7-8.
3 Ibid., p. 7-8.