Philosophie

Lettre à Édouard

Cher Édouard,

« Il est important de nous prendre du temps pour nous », tels étaient tes mots lors de notre dernier échange. Ce propos m’a quelque peu tourmenté à tel point que je me suis interrogé sur cette relation d’amitié qui nous lie, non pas qu’elle devait être remise en question mais plutôt sous sa forme actuelle. Cette forme – celle qui rassemble les caractéristiques d’une amitié et qui constitue sa configuration et ses fondements – varie avec le temps : elle n’échappe pas au devenir de l’Être si bien qu’il n’est pas très raisonnable de vouloir la figer – la rendre immuable – parce qu’elle nous semblait idéale à ce moment-là. Mais l’être humain n’y échappe pas : il observe, il scrute sa mémoire, il se remémore le passé, et quelque fois il compare avec le présent si bien que des sentiments de peine ou de bonheur surgissent à l’esprit, accompagnés quelques fois de regret ou de remord, voir de nostalgie. Ces « mouvements » traversent ainsi mon esprits et je ne peux que les observer pleinement sans pour autant qu’ils influencent ma raison à céder à leurs chantages qui se traduirait par un « c’était mieux avant ». Non ! J’observe simplement ce flux de la pensée qui me donne de précieuses indications sur ce qui traverse mon esprit : ces pensées ne semblent pas être le fruit du hasard mais plutôt celui d’une longue réflexion. De cette observation, il en ressort – prise dans sa temporalité – quelques constatations sur la variation de la forme de notre amitié. Mais ce qui compte, et pour ne pas tomber dans le piège de la comparaison (même si y faire recours est quelque fois nécessaire), c’est sa forme actuelle et singulière qui m’intéresse, celle qui m’affecte aujourd’hui. Qu’en est-il exactement ?

Une amitié véritable, reposant sur une bienveillance réciproque, n’aurait aucune raison d’être questionnée ni doutée. Son fondement, basé sur le Bien, réfute en quelque sorte sa moindre remise en cause. Elle est vérité et beauté, baignant dans l’absolu, éternelle et divine. C’est la figure de l’alter-égo, de ces deux âmes qui n’ont cessés de se chercher pour enfin se retrouver. C’est l’amitié de la Boétie racontée par Montaigne, une sorte de déchirure initiale recousue au final pour ne former plus qu’un seul être recomposé et unit pour la vie. Ainsi, l’un et l’autre refusent, pour ainsi dire, d’être séparés, ne fût-ce que pour un peu de temps. Et ces hommes qui passent toute leur vie l’un avec l’autre ne sauraient même pas dire ce qu’ils attendent l’un de l’autre. Chez Aristote, l’amitié est une communauté de vie : vouloir le bien de l’autre, c’est d’abord vouloir qu’il vive, qu’il existe, qu’il soit présent. Sa présence en tant que telle est importante, et son absence est source de tristesse. On se réjouira ainsi de la simple présence de l’autre, de son existence, on voudra être prêt de lui, pour lui raconter des choses, le voir se mouvoir. On souhaitera ensuite, pratiquer des activités avec lui : les amis sont liés par des intérêts communs. L’une des conséquences de ce qui précède est que l’amitié se dissout lorsque la distance sépare les amis, ou bien s’ils sont amenés à ne plus vivre ensemble. D’autres peuvent également voir l’amitié comme quelque chose de transcendantale, a priori, où l’expérience sensible n’est plus une nécessité en soi. Dans ce cas, l’amitié peut s’accomplir aussi par l’absence physique du moment que son fondement est pur et véritable, au delà du monde sensible. Bref, parmi toutes ces réflexions sur l’amitié, reste à savoir laquelle nous adoptons ? Soit l’on rejoint Aristote et Montaigne qui font de la séparation une dissolution de l’amitié, soit l’on adopte le fait que la présence n’est qu’une caractéristique mineure voir inutile de l’amitié. Cette dichotomie ne nous permet pourtant pas de rassembler les deux arguments en une seule solution, car l’une annule forcément l’autre. En effet, on ne peut pas à la fois ne pas vouloir être ensemble et à la fois être ensemble ! Un choix s’impose naturellement.

De part ces considérations, mon point de vue rejoint celui d’Aristote et de Montaigne. Une amitié véritable se construit au fil des rencontres : elle nécessite en quelque sorte la présence de l’autre puisque c’est à travers elle que la réciprocité bienveillante s’exprime concrètement. L’ami doit être vu comme un confident, comme quelqu’un sur qui l’on peut compter, comme un compagnon solidaire sur le chemin de la connaissance de soi. Mieux, il devient un ami spirituel parce qu’il nous accompagne dans nos peines et nos joies. L’absence tout comme la distance ne peut répondre à cette profondeur qui caractérise ce que nous appelons l’amitié véritable. Le manque de communication, le manque de présence réduit considérablement l’essence même de ce qui représente la beauté même de l’amitié. Aujourd’hui, l’individu moderne, perdu dans une frénésie du divertissement, dans une agitation cognitive alarmante, n’a que le choix de faire recours à des outils de communication « rapide » comme le « Chat » pour éviter de perdre les liens. Est-ce que l’ami est réduit à un compte utilisateur, à une image virtuelle, à des « J’aime » ou « Je n’aime pas » ? Si tel est le cas, nous nous éloignons largement de la définition générale de l’amitié, et de celle que j’estime être la bonne.

De part ces propos, tu remarqueras, mon cher Édouard, que l’amitié à laquelle j’aspire ne se distingue pas de la présence de l’un vers l’autre. Elles sont un tout et inséparables (du moment que les conditions du monde le permettent). Partant de ce principe, et pour en revenir à la forme actuelle de notre amitié, je me retrouve dans une impasse qui me renvoi à un sentiment de non disponibilité venant de ta part. À partir de cette première constatation, je m’interroge sur les causes de cette non disponibilité. Est-ce le fait que tu partages une vie en couple ? Aurait-elle tendance à s’emparer de ton temps disponible pour autrui ? Cette « intuition » n’est pas venue par hasard, elle s’est « construite » au fil du temps. Ici, il est nécessaire de préciser que mon raisonnement se réduit à ma propre subjectivité ainsi qu’à mes intuitions et à quelques aperceptions, ce qui ne serait, à proprement dit, être de la science pour un philosophe comme Platon (cf. L’allégorie de la caverne). Mais qu’en est-il donc de ce phénomène de non disponibilité ? Il semble que la grande majorité de tes soirées, tout comme celle de tes week-ends ne soient envisageables pour d’éventuelles rencontres. Aussi je remarque que la place que l’on s’est accordé lors de nos dernières rencontres était systématiquement des moments de relâche dans le cadre de ton activité professionnelle. Je me retrouvais ainsi dans un temps limité et organisé entre ton client précédent et le suivant. Les rencontres ne pouvant se dérouler à d’autres moments, j’en suis venu à me demander qu’elle était l’autorité qui menaçait ta liberté individuelle ? Est-ce ton amie qui te « réquisitionne » le reste du temps ? Ou alors, est-ce de ta propre volonté que de vouloir t’investir « totalement » dans ta vie de couple ? Autrement dit, est-ce qu’une relation de couple doit nécessairement passer par un asservissement d’un quelconque degré ou doit-elle au contraire, par une volonté déterminée, se limiter exclusivement à l’autre (ce qui dans les deux cas réduit fortement tout autre type de relation amicale) ? Ces deux cas de figure restent extrêmes et sont quelque peu affligeants mais – espérons-le – qu’ils ne soient pas des réalités te concernant. Car même si l’on décide de se consacrer pleinement à la vie de l’autre, ce qui pourrait être considéré comme une réelle forme d’altruisme, j’y vois toutefois une forme de soumission que je ne qualifierai pas d’inconsciente. Toutefois, et sans entrer ici dans quelques détails que ce soit, il y a des raisons à cela qui ne voudraient peut-être ne pas être connu par le sujet. Cela dit, peut-être que mon intuition première – celle de la relation de couple – n’est pas l’unique cause et que d’autres facteurs entrent en compte dans ce sentiment de non disponibilité qui me tracasse (comme tes activités professionnelles, ta famille, tes amis, tes loisirs etc.) Cependant, et là je ne peux qu’entrer dans un système de comparaison, je suis fort de constater que je ne reconnais plus l’Édouard d’autrefois, celui qui était disponible et motivé à des rencontres régulières à n’importe quel moment de la semaine, en journée comme en soirée. De ce fait, je me questionne sur la cause de ce changement ? Et ce questionnement n’est pas simplement le fruit d’un manque dû à la fréquence limitée de nos rencontres mais plus précisément sur celui de ton bonheur et de ta liberté. Les questions qui me viennent automatiquement à l’esprit sont les suivantes « Mais qu’est-ce qu’Édouard foutimasse ? » « Dans quel pétrin s’est-il embourbé ? » « Quel est la valeur de notre amitié ? » Bref, toutes ces questions surgissent tout simplement par ce que je n’ai pas d’informations claires et distinctes sur le sujet. À tel point que ton cas devient quelque peu inquiétant ! Mais comment parler de ces sujets si nos rencontres se réduisent à « une partie de chat » sur l’application WhatsApp ? Du coup, je me demande aussi si tu n’as pas en tête le fait que moi-même je suis dans l’indisponibilité totale dû à mes études ? Si tel est le cas, je peux t’affirmer que je consacre une partie de mon temps à mes études et que le reste de mon temps est libre (mise à part pour les périodes de révisions et d’examens). Que ce soit clair !! Aussi, il ne s’agit pas de vouloir dire que l’un est plus fautif que l’autre, c’est-à-dire que l’un serait moins disponible que l’autre (ce genre de considération serait absurde). Il s’agit plus précisément du fruit d’une constatation empirique émanent d’une réflexion plutôt soutenue sur la question de l’amitié, de notre amitié. En ne connaissant pas les causes d’un phénomène, on s’interroge, on pose des hypothèses, et on tente de vérifier s’il y a quelques valeurs de vérité dans cette expérience de pensée (comme cela se passe généralement en science). Bref, c’est la raison pour laquelle je t’écris car mes questionnements restent sans réponses et les exprimer devient une nécessité.

Comme je l’ai déjà soulevé lors de nos derniers échanges, le temps qui nous est accordé dans ce bas monde est infime par rapport à la grandeur temporelle de l’univers. Statistiquement, en s’approchant de la quarantaine, nous avons parcouru la moitié de notre vie. Le temps qu’il nous reste à vivre nous amène à nous questionner sur la bonne manière de l’organiser. Être en bonne compagnie avec ces amis véritables ne serait-ce pas une bonne façon de partager ces moments de vie restant ? Car comme je l’ai déjà exprimé plus haut, l’amitié véritable nous enrichit mutuellement mais elle est aussi révélatrice d’une puissance qui caractérise l’importance de l’aspect social et politique entre les êtres humains. L’individu est un être sociale ; il ne peut vivre en totale autarcie. L’importance accordée à l’amitié est donc primordiale car elle est une activité sociale privilégié. Et puis, en dehors de cet « espace terrestre » qui nous permet d’expérimenter le monde sensible, nous n’aurons guère de chance de pouvoir nous rencontrer (sans entrer dans des considérations métaphysiques). C’est la raison pour laquelle nous ne devons pas sous estimer cette temporalité et cet espace, qui une fois rassemblés, sont la seule condition à la réalisation de l’amitié (du moins dans sa forme humaine).

Bien évidemment, même si quelques propos de cette lettre sont du domaine de la philosophie, d’autres restent tout à fait subjectifs, c’est-à-dire propre à ma pensée. Cela dit, il s’agit surtout de soulever cette problématique de la forme actuelle de notre amitié pour tenter de la démasquer, de la questionner, de la retourner dans tous les sens, non pas par un seul esprit mais bien par les deux qui la compose. Car il serait dommage d’avoir bâtit une forteresse et de négliger l’entretien de la structure qui la compose et la soutient. La délibération serait donc le moyen de parvenir à un éclaircissement nous menant droit à une solution. Comme première proposition, nous pourrions envisager de convenir d’une rencontre périodique, en fixant un jour et une heure pour ainsi ne pas se laisser prendre par les autres évènements et activités qui régissent nos vies. Ce serait comme de réserver ce moment pour nous, le figer en quelque sorte dans une forme de régularité, une sorte d’impératif catégorique. Rien ne pourrait le remplacer sauf le cas d’urgence. C’est du moins une première idée concrète proposée pour que notre amitié puisse parvenir à sa forme la plus pure.