Critique

« Molécules » : nouvel album de Sophie Hunger

Me voilà comme ébranlé face à la première écoute de l’album « molécules » à la manière d’une molécule qui se décomposerait lors d’une dissociation moléculaire ! Il m’a suffit de tendre mon oreille sur le premier titre de l’album « She makes president » pour que tout un système se décompose créant ainsi une rupture entre le « pré-molécules » et le « post-molécules » de l’œuvre hungérienne.

Le choc peut s’avérer bouleversant pour celui qui écoute Sophie Hunger depuis ses premiers balbutiements comme c’est mon cas. Car avant cette rupture radicale, il y avait une forme de continuité musicale qui rendait les esprits – pour ceux qui étaient peu entrain aux changements – enthousiastes à la nouveauté. Nous découvrions chaque nouvel album – même si l’auteure se permettait d’explorer de nouveaux horizons – comme des éléments distincts qui formaient une continuité d’un style hungérien reconnaissable dès les premières notes. Certes, il fallait une oreille entraînée capable de détecter rapidement le son sortant soit du trombone de Michael Flury, soit de celui d’un touché particulier qui amenait la musicienne à faire grincer les cordes de sa guitare dévoilant ainsi les matières qui produisent le son de son instrument, soit des cordes vocales de la chanteuse qui, lorsque celles-ci vibraient en langue suisse allemande, nous projetaient dans des profondeurs mélancoliques d’une suisse bucolique et harmonieuse. Que nous écoutions les albums « Sketch on sea » ou « Supermoon », nous étions à l’intérieur d’un flux continu hungérien rassurant et donc peu entrain à d’éventuelles agitations psychiques nous mettant sens dessus dessous !

Mais voilà que ce continuum hungérien est, comme je le disais en introduction, rompu par un élément nouveau, et plus précisément par un groupe de molécules qui par sa puissance, brise ce flux qui semblait immuable jusque-là. Dès lors, qu’elles en sont les conséquences pour l’auditeur tel que je suis ? D’un point de vue psychologique, il eu tout d’abord un refus, celui de ne pas accueillir la nouveauté. L’oreille s’interroge, elle commence par se plaindre de ne pas être sonnée par ce à quoi elle s’attend : la nouveauté l’angoisse, lui fait peur à tel point qu’elle met en doute toute l’œuvre de l’artiste. C’est à ce moment précis qu’il est nécessaire d’être vigilant avec soi-même en faisant la sourde oreille à une oreille qui ne se repose que sur des acquis, et qui, si nous l’écouterions, nous sonneraient d’abandonner l’écoute en rangeant le CD au fond d’un tiroir de notre grenier. Ce moment est donc une épreuve puisqu’il s’agit pour l’auditeur de ne pas se laisser embarquer par ses passions. Comme le sage, il doit persévérer tout en ne se laissant point surprendre par un esprit qui réfuterait la nouveauté à tout bout de champ préférant que ce qui lui est connu.

Pour mener à bien cette expérience, il m’a semblé que la meilleure solution était de me forcer à écouter l’album quotidiennement jusqu’à ce que ce dernier soit finalement accepter comme étant le nouvel élément de l’œuvre hungérienne. C’est ce à quoi je me suis « contraint » pendant quelques semaines pour la bonne et simple raison qu’il ne me semblait pas avoir entendu ou détecté toutes les subtilités à l’intérieur de ce nouvel album parce qu’elles étaient tout simplement masquées par un esprit rigide à la nouveauté et émotionnellement perturbé. C’est en mettant de côté ce qui lui est connu que l’oreille, tout comme l’esprit frappé par le sens, s’ouvrent à la nouveauté en accueillant, dans une sensibilité pure, une musique sans préjugés et sans discriminations. A ce moment-là, l’écoute est désintéressée et vertueuse, à tel point qu’elle fait abstraction de l’artiste elle-même comme de l’historicité de l’artiste. En d’autres termes, il ne s’agit plus, à ce moment précis, ni de Sophie Hunger, ni de qui que ce soit d’autre : c’est une écoute neutre qui porte son attention sur le contenant d’un mouvement musical non assimilé à une personnalité, à un nom, à une histoire. Dans cet état d’esprit ou d’écoute, le refus de la nouveauté se transforme rapidement en de belles découvertes gorgées d’agréables surprises cachées entre ici et là dans l’interstice des mouvements mélodieux de chaque composition de l’album.

Certains diront que la contrainte d’une écoute régulière serait comme un endoctrinement voire un lavage de cerveau et qu’il y aurait comme une évidence que la chose soit finalement appréciée après une telle expérience. Je réfute cet argument en répondant qu’il ne s’agit pas d’un endoctrinement mais bel et bien d’un exercice spirituel qui consiste à retirer de l’esprit une image toute faite de l’œuvre d’une artiste que l’on apprécie – dans une forme d’abandon – pour en reconstruire une nouvelle. La perception de l’artiste par l’auditeur, initialement enfermée dans une conception rigide, s’ouvre alors à des champs de possibles indéfinis. Il y a là une réconciliation qu­­­­­­­i s’opère entre l’auditeur et l’artiste faisant de la rupture initiale une union entre l’avant et l’après « molécules », rétablissant ainsi ce continuum qui semblait perdu définitivement. L’œuvre prend ainsi une nouvelle ampleur qui dépasse largement celle qui était perçue auparavant prouvant une fois de plus la perfectibilité dans laquelle Sophie Hunger est installée depuis ses débuts.

« Molécules » semble a priori et paradoxalement en rupture avec l’organique ! On y retrouve des sons et des rythmes électro épurés remplaçant ainsi la boiserie en acajou d’une caisse claire, l’alliage d’étain et de cuivre d’une cymbale, le cadre en fonte et le sommier des chevilles en bois d’érable d’un piano acoustique. Certes, si la vibration de la matière vivante semble a priori ne plus être au rendez-vous, il faut la chercher à un niveau plus subtil, c’est-à-dire à l’intérieur même des processeurs des transistors et des condensateurs de ces machines électroniques qui, produites à partir de silicium, de zinc, de cuivre, de nickel, d’étain, d’argent, de mercure et de cobalt, produisent des sons synthétiques aussi à partir de matière organique. L’organique est alors sauvé même si les atomes des molécules de la matière divergent. Ainsi, l’album « molécules » bouleverse le champ des molécules tout en restant dans l’organique de la matière.

Le son électro devient donc le nouveau champ d’exploration de l’artiste. Mais le clivage entre l’électro et l’acoustique n’est pas si brutal qu’il en à l’air. Pour adoucir les consciences, Sophie Hunger a fait preuve d’habilité en nous proposant comme second titre de l’album une chanson « passerelle » entre le pré et le post « molécules ». « Sliver lane », ce titre transitoire, nous plonge dans une mélancolie pré-moléculaire faisant subtilement le lien entre l’avant et l’après, passant d’une rétrospection linéaire d’un passé hungérien à l’introduction d’un nouveau paradigme aux allures électro. C’est une réussite qui permet aux plus récalcitrants du changement d’entrer en douceur dans ce nouveau monde qui habite dorénavant l’artiste. A partir de là, on passe d’une découverte à une autre, comme entre autre le titre « Tricks » qui nous propulsent dans une cadence électro jubilatoire causant un mouvement spontané de déhanchement même pour les plus rétifs des mélodies dansantes. Le silicium des ordinateurs excite nos molécules qui elles agitent notre système nerveux qui lui provoque le mouvement. L’album « molécules » ne rompt pas avec la chaîne du vivant, il provoque un choc supplémentaire sur nos matières organiques, tels des électrons qui seraient accélérés à 1GeV à l’intérieur même d’un collisionneur à particules. Le résultat est explosif !

Le bilan est donc plus que positif. Le son électro s’apparente parfaitement bien au style hungérien d’avant « molécules ». La voix de la chanteuse n’a certes pas changée même s’il semble qu’elle s’autorise d’autres tonalités probablement par son choix de privilégier le numérique à l’acoustique. On retrouve également dans ce nouvel album une certaine sensibilité de l’artiste qui, au travers des mélodies, nous entrainent dans des puissances qui nous dépassent. Comme le disait le philosophe Gilles Deleuze « la musique est productrice d’affects dans le sens où elle nous fait voir des choses très étranges »1. « Molécules » est donc une production d’un nouveau genre d’affects par l’entremise d’un nouveau son plutôt synthétique qu’acoustique. De quoi visiter d’autres lieux à l’intérieur même de notre conscience ! Le bouleversement artistique opérée par l’artiste en vaut donc la chandelle.

Pour terminer, remercions tout simplement Sophie Hunger d’oser explorer d’autres dimensions musicales car ceci n’est évidemment pas sans risques. C’est une démarche audacieuse qui est probablement le reflet d’une personnalité déterminée et à l’écoute d’elle-même.

1 L’abécédaire de Gilles Deleuze, DVD aux éditions Montparnasse
Design de la couverture : Element-S


Lors du concert au Docks à Lausanne, le 19 octobre 2018 !
Merci à Sophie Hunger pour cette photo.