Philosophie

L’expérience chez Hegel, commentaire

Que le percevoir parte de l’observation du matériau sensible, il n’en reste pourtant pas à celle-ci – il ne se borne pas à sentir des odeurs, à savourer, à voir, à entendre et à toucher –, mais il progresse nécessairement jusqu’à mettre le sensible en relations avec un universel non immédiatement observable, à connaître chaque réalité isolée comme quelque chose qui inclut en soi-même une connexion – par exemple en rassemblant dans la force toutes ses extériorisations –, et à rechercher les relations et médiations et médiations qui existent entre les choses singulières. Tandis, donc, que la conscience simplement sensible ne fait qu’indiquer les choses – c’est-à-dire les montre simplement en leur immédiateté –, par contre, le percevoir saisit la connexion des choses, fait voir que, si ces circonstances-ci sont données, il s’ensuit ceci, et commence ainsi à démontrer les choses comme vraies. C’est à ce niveau que si situe l’expérience. Il faut que tout soit expérimenté.

Hegel, Encyclopédie, III – Philosophie de l’esprit, § 420, addition orale

Métaphysique moderne et contemporaine.
Travail personnel d’après le CM d’Emmanuel Renault, professeur de Philosophie à l’Université Paris Nanterre.


Dans cet extrait, Hegel nous fournit quelques informations au sujet de l’expérience mais plus précisément sur la manière dont nous acquérons nos connaissances à travers l’expérience. Tout d’abord, il s’agit de comprendre d’où viennent nos connaissances, c’est-à-dire qu’il s’agit de savoir si l’origine de nos connaissances est empirique – c’est-à-dire qu’elles seraient obtenues que par nos sens ? A partir de là, il se pourrait que nos sens ne nous fournissent pas ce qui est nécessaire pour parvenir à des connaissances universelles. Dès lors, est-ce que des facultés comme l’entendement ou la raison permettraient de construire des connaissances à partir de données sensibles ? Si tel est le cas, peut-on en fournir des explications ? L’empirisme soutient par exemple que l’expérience sensible est l’origine de la connaissance dans le sens où l’expérience doit-être comprise comme un processus d’acquisition de connaissances uniquement à partir de notre sensibilité : les informations sensibles sont reçues des objets. Dans ce cas, l’entendement ou la raison n’interviendraient pas dans l’élaboration des connaissances. Cette thèse empirique ne semble pas satisfaire Hegel en vue de ce qui est mentionné dans cet extrait. Tous comme Kant, Hegel fait de l’expérience l’objet de la connaissance dans le sens où les objets sont construits par le sujet (donc pas uniquement donnés par nos sens) par une sorte de synthèse entre nos sens et nos facultés de l’esprit (l’entendement ou la raison).
L’extrait peut-être divisé en deux parties. La première partie, qui concerne la longue première phrase, présente d’une part la manière dont se déroule le processus d’acquisition des connaissances à partir des sens et d’autre part le rôle que le percevoir – ou la perception – et les facultés de l’esprit ont dans cette entreprise. La seconde partie présente la distinction entre une conscience sensible limitée à fournir des connaissances et le percevoir qui à la capacité de parvenir, par un long cheminement progressif, à passer d’une une connaissance phénoménale à une connaissance essentielles des objets.

Dans la première partie de cet extrait, Hegel part du principe que tout vient de l’expérience. En effet, la sensibilité est bien le commencement de la connaissance mais l’expérience ne doit pas pour autant être considérée comme l’origine de la connaissance. Il est important ici de distinguer que d’une part la sensation doit-être comprise comme un phénomène d’acquisition de données sensibles et que d’autre part le percevoir (ou la perception) doit-être compris comme une synthèse des contenus sensibles. Nous avons donc au niveau de la conscience deux étapes, la première étape étant l’acquisition des données sensibles par la sensation alors que la deuxième étape se focalise sur la synthèse des sensations par la perception. C’est la raison pour laquelle Hegel nous dit au début de cet extrait que le percevoir part de l’observation du matériau sensible. C’est effectivement bien le point de départ de l’expérience. Cependant, la perception a pour tâche de « rassembler » les données sensibles brutes à partir de sensations isolées pour les transformer par le biais d’un processus de synthèse interne. Ainsi la perception ne se contente pas uniquement de « sentir des odeurs », de voir ou de toucher comme le fait une sensation, elle fait beaucoup plus dans le sens où c’est un processus actif de transformation du matériau sensible en quelque chose d’autres.
A partir de là, Hegel nous explique le processus de progression de la perception qui va permettre de mettre « le sensible en relation avec un universel non immédiatement observable ». Nous avons vue précédemment que tout commence de l’expérience sensible et que la perception prend en quelque sorte le relai pour effectuer la synthèse des contenus sensibles. Cependant, ces deux premières étapes de la conscience ne suffisent pas : elles nécessitent une troisième étape de la conscience qui sera réalisée par l’entendement. C’est que l’on appel le processus d’appropriation progressif du savoir qui est une opération de l’esprit qui fait appel à trois formes ou facultés de l’esprit qui sont l’intuition, la représentation et la pensée. Ce processus est nécessaire dans le sens où la perception, même si son rôle est de faire une synthèse des contenus sensibles, doit nécessairement passer par ce processus d’appropriation progressif du savoir pour atteindre l’universel. Ainsi, à partir de la synthèse de la perception, l’esprit va s’approprier des contenus sensibles par les facultés de l’esprit. On remarque que la conception de l’expérience hégélienne – qui implique les sensations, la perception et les facultés de l’esprit – remet en cause la conception empirique de l’expérience. En effet, l’empirisme suppose que la sensibilité livre un accès immédiat à « des qualités premières » (des substances) qui seraient données alors que Hegel nous dit qu’il s’agit plus d’une transformation des contenus sensibles par l’esprit.
Cette première partie de l’extrait nous montre que la sensibilité, la perception et les facultés de l’esprit – les trois étapes de la conscience – font partie intégrante de ce que l’on appelle précisément l’expérience. L’expérience hégélienne ne doit pas être comprise comme une simple expérience sensible qui est à l’origine des connaissances. Elle est plus que ça car elle fait appel à d’autres facultés qui ont pour rôles de construire des objets de connaissances à partir des contenus sensibles.

La deuxième partie de cet extrait souligne le travail que va opérer la conscience pour atteindre la vérité. Car la vérité est à chercher dans le déploiement du savoir. Pour cela, Hegel nous rappelle qu’il y a bien une distinction à faire entre « la conscience simplement sensible » et le « percevoir » (la perception). D’un côté, nous avons donc la conscience sensible qui est limitée dans le sens où elle nous apprend uniquement que quelque chose se passe ou que quelque chose existe. Ainsi, à ce stade, l’objet n’est que perçu si bien que la conscience sensible ne nous permet donc pas d’atteindre la vérité de cet objet. De l’autre côté, et comme nous l’avons déjà entrevu plus haut, la perception, du fait de sa synthèse des contenus sensibles, commence à saisir les objets tels qu’ils sont. Nous avons donc ici une progression de l’immédiateté à l’essentiel de l’objet. Il est important ici de noter que la conscience sensible n’a pas la possibilité d’atteindre l’essence même des objets à partir de simples données empiriques. La conscience sensible n’a accès qu’à l’existence de l’objet, c’est-à-dire uniquement à sa partie phénoménale dans le monde sensible extérieur. Alors que l’essence, c’est-à-dire la réalité en soi de l’objet n’est connu qu’à partir de la perception et son travail de synthèse ainsi que par une appropriation des contenus sensibles par les facultés de l’esprit. Ainsi, au bout de ce processus, l’expérience de la conscience nous amène à connaître la réalité des objets, c’est-à-dire leurs existences phénoménales et leurs essences rassemblées sous une forme d’unité. Cette unité entre l’existence et l’essence est ce que Hegel appel le concept d’effectivité (à ce sujet, Hegel critiquera la thèse de Kant qui affirme que l’expérience nous donne accès uniquement à la partie phénoménale d’un objet mais jamais à son essence).
Cependant, il est nécessaire d’ajouter que la conscience n’atteint pas le savoir de l’objet (la vérité ou l’essence) de manière immédiate. Il s’agit plus d’un cheminement progressif où la conscience va comparer son savoir (l’être pour elle de cet en soi) avec le savoir de l’objet (l’en soi) pour se rendre compte que son savoir n’était pas conforme au savoir de l’objet. A partir de là, la conscience n’a que le choix d’abandonner son savoir tant que son savoir n’est pas conforme à la vérité. Cette progression dialectique nécessite donc que la conscience mesure des types de savoir particulier : son savoir de l’objet – qui est une première figure de la conscience – avec une conception de l’en soi – qui est une autre figure de la conscience. Cette progression nous montre qu’il y a comme une élévation progressive du savoir de la conscience, qui par toute une série d’échec d’un savoir non conforme au savoir de l’objet (à l’en soi), lui permet de passer de l’existence de l’objet (son aspect phénoménal) à l’essence de l’objet (la réalité en soi). C’est dans ce sens que Hegel nous dit dans cet extrait que le percevoir « commence ainsi à démontrer les choses comme vraies ».
Cette progression dialectique où la conscience examine la vérité de son savoir est ce que Hegel appel l’expérience de la conscience. L’avant dernière phrase de cet extrait nous dit bien que « c’est à ce niveau que se situe l’expérience ». L’expérience est donc comme nous l’avons vu un long processus qui permet, au bout de ce cheminement, à l’essence de se manifester. C’est en sens que Hegel peut terminer cet extrait par « il faut que tout soit expérimenté » ce qui sous-entend que ce n’est qu’une fois que l’on est arrivé au bout du mouvement dialectique que l’on peut dire que nous avons fait l’expérience réelle de la chose.

Conclusion

On remarque que la conception de l’expérience hégélienne dépasse largement la conception empirique de l’expérience. L’empirisme ne prend en compte que les données sensibles venant de l’expérience sans se soucier que certaines facultés comme la raison ou l’entendement auraient leur rôle dans la production de connaissances.
Nous pouvons également soulever que la connaissance véritable est le résultat d’un long cheminement de la conscience et qu’il est donc nécessaire de passer par plusieurs étapes de types de savoir pour parvenir à une connaissance de la réalité. Rappelons que l’expérience de la conscience nous permet de connaître l’essence des objets : il ne s’agit donc pas que d’une connaissance phénoménale mais bien d’une connaissance de la réalité. En ce sens, nous constatons que l’expérience de la conscience est à comprendre comme une conversion progressive d’un type de savoir (phénoménal) à un autre type de savoir (essentiel).