Philosophie

Crémation à Harishchandra Ghat, Varanasi

Il semble qu’il s’agit d’une jeune femme mais j’ai de la peine à l’apercevoir depuis où je suis assis. Le corps vient d’être installé sur ce tas de bûches en bois toujours aussi bien empilées les unes sur les autres et dont l’odeur particulière et la couleur noire semblent tout à fait approprié à ce dont il est destiné.
En m’approchant, j’aperçois la silhouette fine d’un corps féminin enveloppé dans un linceul de couleur blanche nappé d’une broderie au fils d’or, de rouge et de jaune. D’un côté, je distingue la longue chevelure noire et brillante habituelle d’une femme indienne qui repose sur quelques bûches en contrebas et de l’autre extrémité des jambes fines entrecroisées dont les pieds ont probablement été recouvert d’une couleur rouge qui a légèrement déteinte sur le linceul blanc qui les entourent. Le linceul étant légèrement mouillé, j’aperçois bien la fine forme féminine des pieds de cette femme morte. Le visage et le reste du corps ne me sont pas dévoilés. Mon esprit se charge alors de reconstituer une femme indienne créant ainsi une sorte de personnage imaginaire auquel je m’identifierai tout au long de cette expérience.

Quelques personnes sont présentes autour du corps dont cet homme âgé qui semble tout à la fois préoccupé et triste. Son regard est posé sur le corps de cette femme : est-ce sa fille ? Je ne le sais pas mais son regard est lointain, profond et je ressens une gène pour cette homme touché par ce qu’il vit : il n’ose pas regarder cette femme mais il la regarde quand même peut-être par pudeur ou par respect ? Il est quelquefois difficile d’observer le cadavre d’un être cher, c’est à dire d’observer la réalité qui dans ce cas est celle d’une femme morte que l’on a peut-être aimée. En est-il ainsi pour cet homme ? Je ne le saurais pas mais il semble ébranlé par la situation sans pour autant que des larmes viennent caresser le visage d’un homme grisonnant marqué par toute une série d’expériences difficiles.

Tout semble prêt pour démarrer la crémation. Nous sommes face au Gange à Varanasi sur le lieu de crémation d’Harishchandra Ghat. D’autres foyers fument encore, le sol est mouillé et noirci par les cendres, les chiens rodent par-ci et par-là alors que quelques curieux, dont j’en fais partie assistent à ce rituel de funérailles. Une odeur de pisse se mêle à celle de la fumée des bûchers.

Pour l’occasion, le maître de cérémonie, membre proche de la famille, vêtu d’un simple dothi blanc, le crâne rasé, torse nue et pied nu prépare le rituel. Des objets sont déposés sur le corps, sous la tête de la femme, entre les bûches, puis de l’encens en vrac est jetée par quelques autres personnes. Le feu est alors apporté de son lieu sacré afin d’embraser les quelques lambeaux de pailles que le maître de cérémonie tient dans ses mains. L’homme en blanc se met à faire rapidement quelques circumambulations autour du corps tout en évoquant des paroles saintes : l’âme quittera ainsi le corps dans les meilleures conditions ! Puis le feu est déposé sous la dernière rangée de bûches.
Il ne reste plus qu’a attendre que le tout s’embrase mais cela prend du temps, environ trois heures sur les rives du Gange pour que le corps soit réduit en cendre. Le jour d’avant, un homme, membre de la famille responsable de maintenir « the Holy fire » du Ghat me racontait que chez les femmes certains os des hanches ne sont jamais totalement brulés alors que chez les hommes il s’agit des vertèbres lombaires et du sacrum. Les « pièces » restantes sont alors jetées dans le Gange.
Pour la petite histoire, les enfants de moins de 10 ans, les défunts victimes de la variole ou de la lèpre, ainsi que les saddhus et les femmes enceintes ne peuvent pas atteindre à la libération par le biais de la crémation. Il en est de même pour ceux qui sont décédés suite à un accident, une maladie ou un meurtre. Une fois lestés puis immergés, leurs cadavres iront directement rejoindre les eaux sacrées du Gange. Pour les saddhus, il en va de même, car déjà assurés d’atteindre à la Libération, ils n’ont donc pas besoin du feu purificateur et salvateur.

Au pied du bûcher, une fumée épaisse se disperse formant un lit cotonneux sous le corps de la femme mais à ce stade il est encore difficile d’observer si les flammes ont déjà atteint une partie du corps. La femme est couchée sur le dos et quelques flammes se sont emparées de sa belle chevelure enduite d’une huile probablement aux senteurs de Jasmin comme c’est bien souvent le cas en Inde.

Mais voilà que le ciel se manifeste et vient quasiment interrompre la crémation ! Un orage éclate et déverse des trombes d’eaux si bien que tous les participants, que tous les curieux, ainsi que les chiens et quelques vaches cherchent désespérément un abri pour se protéger de la pluie. Très rapidement, nous nous retrouvons tous sous un seul abri, faisant office de toit pour les mendiants, d’occasionnellement d’un pissoire public puis d’un lieu pour ceux dont les tâches sont de faire les lessives, de sécher et de plier le linge. Un homme chasse un chien venu s’abriter d’un coup de pied : il s’en va la queue entre les jambes le regard triste. Au loin, le bûcher qui avait bien démarré semble complètement éteint, les bûches sont trempées par l’averse. L’épais nuage de fumée le confirme. Le vieil homme au regard triste est à côté de moi, il observe au loin le « désastre ». Le regard inquiétant, il semble désespéré. « Il manquait plus que ça » doit-il se dire au fond de lui-même ? Je partage cette pensée même si celle-ci vient de mon imagination !

Il faudra bien plus de 20 minutes pour que la pluie ne cesse de tomber. Alors, tous le monde regagne sa place et les participants semblent peu tourmentés par ce qui vient de se passer. Le feu est complètement éteint : est-il nécessaire de tout recommencer ? Je me demande comment vont-ils procéder car il semble impensable de pouvoir remettre le feux aux bûches dans un tel état ? Cela dit, en période de mousson, et comme c’est le cas en ce moment, ce cas de figure doit arriver fréquemment. Qu’en est-il ? Comment procède t-il ? Personne ne semble inquiet, la problématique semble tout à fait maîtrisable.
C’est alors que les quelques personnes assistant à la cérémonie se mettent à retirer les bûches qui recouvraient le corps de la femme. De là, j’aperçois avec stupéfaction le cadavre de cette femme découvert dont le corps et le visage sont partiellement calcinés. Je suis très surpris par la non-réaction des participants : cela leurs semblent totalement naturel ! Il semble qu’en Inde la vue d’un cadavre ne soit pas aussi choquante comme pour nous autres les occidentaux. Ce personnage imaginaire que je m’étais construit est dés-à-présent remis au goût du jour ! La forme du squelette, bien plus visible, dénature la silhouette du fait que la peau en a épousé sa forme. En effet, l’extrême chaleur a fait disparaître les couches de graisses et musculaires. Seule une partie du corps a brulé, c’est-à-dire de la tête jusqu’au hanches. Les jambes et les pieds sont restés intacts. Le visage est en partie brûlé, le côté gauche plus que le côté droit. Je distingue la mâchoire et la dentition mais les yeux semblent encore présents. Malgré l’état du visage, j’arrive tout de même à distinguer les traits du visage d’une jeune femme. N’était-elle pas trop jeune pour que sa vie lui soit retirée si rapidement ? Une émotion de tristesse se manifeste en moi pour ce départ prématuré puis pour ce vieil homme qui semblait proche d’elle.

Le corps étant libéré des bûches supérieures, un homme retire le corps maladroitement du bûcher à l’aide de deux bâtons de bambou tout en prenant soin de ne pas le toucher et sous le regard vide de la famille. Le corps est alors levé puis recouché puis mis sur le côté comme s’il s’agissait d’une poupée. Il est encore d’une seule pièce et apparaît comme extrêmement souple dans les manipulations qu’il subit. Certains retirent les bûchent trop trempées alors que d’autres balances des copeaux de bois secs. Puis finalement le corps est redéposé à sa place toujours aussi maladroitement qu’il fût retiré. Ce qui me stupéfait le plus, c’est la manière dont le cadavre est manipulé, c’est-à-dire sans attention particulière et je dirais même, et d’une manière très subjective, sans trop de respect. « Que son âme repose en paix ! » Certes mais son corps n’est-il pas soumis à la même règle ? Car l’image que je me fais d’un cadavre est celle d’un corps allongé, bien habillé et calfeutré dans un cercueil confortable et qui restera ainsi, une fois inhumé, le temps de sa décomposition. Mais pour les hindous, le corps de cette femme indienne n’est qu’un cadavre déjà bien calciné qui doit être réduit en cendre. Et qu’il soit plié en quatre ou maladroitement manipulé, cela ne change plus grand chose. L’âme s’est en allée de ce corps et le corps doit disparaître si bien que ma perception de voir ce corps toujours habité par un être n’a aucun sens même si elle demeure présente.

Pour terminer la crémation, des bûches sont alors redéposées sur le corps et le maître de cérémonie tente de rallumer le feu sans insister sur une quelconque forme rituelle. Il semble qu’il faille faire vite. Le feu reprend lentement et cette fois-ci la crémation peut continuer et se terminer sans cette fois-ci être perturbée par un autre phénomène naturel. Tout semble réduit en poussière mise à part quelques os. Les chiens semblent déçus de ne pas avoir pu en retirer quelque chose !

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