Philosophie

Intérêt individuel et connaissance de soi

L’intérêt individuel est une des causes principales de ce qui sépare les individus, les opposent et leur fait rompre leurs obligations, créer des conflits et des guerres. L’intérêt est très puissant à tel point qu’il montre la plupart du temps l’inefficacité des discours moraux et religieux. L’intérêt individuel est le maître qui dirige les hommes. La Rochefoucauld disait à ce propos que « les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. » L’homme cherche systématiquement des commodités, des richesses, des formes de glorifications qui marque une position de supériorité face aux autres individus et lui vaut de l’estime. L’intérêt et l’amour de concupiscence sont similaires dans le sens où je désire la chose possédée sans amour pour elle. Cet amour de soi est exclusif tirant simplement profit des choses pour lui-même. En philosophie occidentale, nous évoquons l’intérêt individuel alors qu’en psychologie nous parlerons plutôt du moi alors que d’autres utiliseront le terme égo (terme grec qui désigne le moi). Bref, dans une optique comme celle de l’intérêt, l’amitié, la dévotion, la charité, la compassion et la bienveillance ne sont que peu concevables. Ce que nous dit Spinoza à ce sujet est saisissant : « La nature humaine est ainsi faite que chacun cherche toujours avec la plus grande ardeur ce qui lui est utile à lui-même […] et qu’il défend la cause d’un autre dans la mesure où il pense par là affermir sa propre situation. » Cela pourrait-être interprété comme une vue pessimiste de l’homme cependant il s’avère que c’est bien ce que nous pouvons malheureusement observer concrètement chez l’individu. Rappelons que dans les sociétés modernes, une des causes de l’émergence de l’individualisme était de promouvoir et protéger les intérêts individuels de chacun puisque les motivations fondamentales des individus s’affirment très fortement dans celle de l’intérêt individuel.

La difficulté est de comprendre d’où vient cet amour passionné et exagéré de soi-même ? Nous avons bien entendu toutes sortes d’explications quant aux causes de ce phénomène qui peuvent être psychologiques, sociologiques et anthropologiques. La religion bouddhiste évoque les causes de l’égo dans l’ignorance et le désir alors que les sociologues démontrerons que le développement de l’intérêt individuel serait lié aux types de sociétés (comme c’est le cas dans la société moderne et occidentale où l’individualisme s’est développé alors que l’intérêt individuel serait quasi inexistant dans des sociétés de type holistes où la conscience collective ne laisserait aucune place à l’émancipation de l’individu et donc à l’expression de sa conscience individuelle.) Cela dit, il semble que l’intérêt soit une caractéristique anthropologique que l’individu développerait automatiquement parce qu’il devrait se préoccuper en priorité de sa survie avant de se tourner vers les autres. Autrement dit, et donc instinctivement, je pense d’abord à moi parce que je dois me nourrir et survivre dans une nature hostile et dangereuse, tout comme je dois être le meilleur dans une société de compétition pour me faire une place et obtenir tout le confort nécessaire pour subvenir à mes besoins. Dans ces cas, il n’y a évidemment aucune place accordée à l’autre sauf si je peux en tirer quelques bénéfices ! Le problème de l’intérêt n’est donc pas simple et la aussi nous avons un bon nombre de solutions proposées pour tenter de nous détourner de cette emprise du moi néfaste à sa propre dimension singulière tout comme à l’échelle de l’humanité.
Ce qui semble être une certitude (même si une certitude ne devrait pas faire l’objet d’un doute), il y aurait donc une nécessité à ce que l’individu pose un regard sur soi pour tenter de soulever où du moins déjà pour tenter de comprendre le mécanisme de cet amour-propre qui l’influence et le dirige dans des comportements insensés. Toutefois, la nécessité implique une contrainte que l’on doit s’imposer et qui va donc contre l’idée où le désir d’une forme de liberté. Dès lors, une question se pose : dans quelle mesure sommes-nous libre ? Est-ce dans une nécessité contraignante qui vise à surmonter notre amour-propre où dans un déterminisme égocentrique ? Dans ces deux cas, il semble qu’aucune forme de liberté ne soit envisageable. Cependant, une certaine maitrise de nos affects engendrés par l’intérêt individuel peut-être envisagée comme une forme de liberté, c’est-à-dire de nous libérer d’un amour-propre qui inévitablement se transformera en un amour philanthropique même si le coût nécessaire à cette libération se caractérise par des contraintes, des obligations morales, une auto-discipline de soi pour soi. Emporter par nos vues et nos comportements égocentriques, notre aveuglement est tel qu’il nous fait croire que nous sommes libres alors qu’il ne s’agit que d’un effet illusoire de leurs causes. Bergson nous dit « Un être ne se sent obligé que s’il est libre, et chaque obligation, prise à part, implique la liberté » si bien que la nécessité de contrainte est une forme de liberté si celle-ci nous dirige vers une libération de soi.
Cela étant dit, la question est de savoir comment pourrions-nous contenir nos pulsions de cet amour passionné et exagéré de soi-même ? La connaissance de soi est une réponse à cette question. En quoi consiste-t-elle ?

L’apprentissage de toute nouvelle activité nécessite l’étude et une pratique assidue et régulière pour qu’elle devienne un habitus, c’est-à-dire une activité où l’effort des débuts se transforme en quelque chose d’habituel voir d’automatique dans le quotidien. Nous ne comptons pas les heures et les efforts que nous avons du entreprendre pour arriver à tenir debout puis à marcher. Pour ce qui est de la connaissance de soi, il en va de même. En effet, nous ne pouvons connaitre notre « personnalité » sans nous exercer à diriger notre esprit sur nous-même. Autrement dit, il s’agit de poser un regard attentif sur soi dans l’expérience. Cela implique l’utilisation de notre faculté d’observation (que nous utiliserions par exemple pour observer une personne en face de nous) que nous dirigerons principalement sur nous-même. Il y a là un geste de l’esprit qui consiste à poser son regard non pas à l’extérieur de nous mais bien à l’intérieur de nous. Cette redirection de l’attention sur soi nécessite comme première condition un intérêt particulier qui est celui de vouloir se connaître soi-même – un impératif catégorique – puisque sans intérêt, l’attention aura toute les difficultés à se fixer sur son objet qui en l’occurrence est le soi. Il y a donc une ferme attention à vouloir se connaître soi-même. Toutefois, l’attention facilitée par l’intérêt à se fixer sur soi nécessite comme seconde condition un esprit calme.

En effet, seul un esprit calme sera en mesure de porter son attention sur l’objet désirer. Au contraire, un esprit agité serait comparable à un radar qui balayerait un champ plus où moins large du monde extérieur sans qu’il puisse se focaliser sur une seule chose à la fois. Dès lors, nous avons un esprit saturé par le traitement d’une multitude d’informations venant de l’extérieur et qui ne laisse aucune place à l’observation attentive dans la direction opposée, c’est-à-dire vers notre monde intérieur qui se caractérise par des sensations, des émotions et des pensées. Autrement dit, l’esprit à tendance à être déconnecté du soi à tel point qu’il est dans l’incapacité d’observer ses « mouvements » internes. Un esprit agité est donc un esprit qui ne se laisse pas de « l’espace et du temps » pour s’auto-observer. Au contraire, un esprit calme est un esprit qui s’autorise de « l’espace et du temps » à fixer son attention sur ses sensations, ses émotions et ses pensées en inhibant volontairement les phénomènes extérieurs qui sont habituellement prioritaires dans l’ordre des traitements.
Cette impulsion qui est celle de diriger son esprit sur l’objet que l’on souhaite est un geste qui se pratique. Non pas parce que nous sommes incapables de le faire (l’attention est une faculté psychologique que nous utilisons dans beaucoup de situations courantes de la vie) mais parce que nos sensations, nos émotions et nos pensées sont des objets inhabituels sur lesquels nous n’avons pas l’habitude de fixer notre attention. Poser un regard sur soi, c’est donc s’habituer à diriger son esprit sur ce qui se passe à l’intérieur de soi-même, c’est-à-dire d’observer les mouvements causés par l’expérience vécue. A titre d’exemple, l’expérience pourrait être la suivante : un individu m’insulte ; je me met en colère. Dans ce cas, observer les mouvements se traduirait par « poser mon regard » sur ce qui « bouge » à l’intérieur de moi-même (par exemple les effets provoqués par l’émotion de la colère). Cette observation nécessite comme nous l’avons vu un intérêt particulier pour la chose, un esprit calme pour une observation attentive et un troisième élément que nous n’avons pas encore développé et qui est une forme de sagesse qui se traduirait par « accepter l’expérience telle qu’elle se présente » afin de prendre pleinement connaissance de cette dernière. Pour aller à l’essentiel, nous avons donc dans un premier temps un intérêt à vouloir se connaître soi-même puis dans un deuxième temps une observation attentive de soi dans l’expérience motivée par l’intérêt et qui nécessite, dans un troisième temps, un esprit calme combinant un regard sage nécessaire à la pleine connaissance de l’expérience. Ce cheminement nécessaire à la clarification et la connaissance de l’expérience nécessiterait l’introduction de la notion d’honnêteté, ce que nous ne développerons pas dans l’immédiat.

Ce qu’il nous semble important de retenir est le lien qui se constitue entre la puissance de l’intérêt individuel qui semble commun à chaque individu et cette capacité que l’individu a d’observer ses effets par un entrainement de l’esprit à se focaliser sur les mouvements qu’il provoque en nous (sensations, émotions et pensées). La connaissance de soi est donc un outil de clarification des phénomènes causés par cet amour exagéré de soi sur notre propre personnalité. Elle est un nouveau regard sur soi, un regard honnête attentif et raisonné sur nos mouvements internes face aux expériences vécues. Elle nous délivre de la puissance de l’intérêt individuel qui nous entraîne aveuglement dans des comportements et des attitudes souvent insensés et préjudiciables et qui sont donc néfastes à nous-même comme à autrui.
L’observation attentive de l’expérience est à la portée de chaque individu. Seule la ferme motivation de vouloir se connaître soi-même garanti une meilleure connaissance de soi. C’est cette motivation qui permettra à l’esprit de poser son regard sur soi. Pour qu’elle ne s’estompe pas, cette motivation peut exiger l’application de plusieurs préceptes, qui seront vécus comme une forme d’impératif catégorique, afin d’éviter de renoncer trop vite à ce cheminement vers la connaissance de soi. Cette rencontre du soi est audacieuse car elle n’est pas sans difficultés. La motivation est donc très importante pour éviter l’abandon causé par la puissance de l’intérêt individuel qui tenterait toujours de nous détourner de l’essentiel, c’est-à-dire de nous ramener vers ce qu’il exige.